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LA DIMENSION CULTURELLE DU PROJET DE LA RECOUVRANCE

Hervé Grall, ancien président de la FRCM de Bretagne.


La Recouvrance toutes voiles dehorsDepuis maintenant plus de deux décennies, les grandes fêtes maritimes sont une occasion privilégiée de découvrir les navires anciens qui ont participés, chacun à sa manière, à l’histoire maritime de notre pays et dans laquelle la Bretagne occupe une place à la fois exceptionnelle et naturelle.

Cependant, au-delà des images fortes et la splendeur retrouvée de ces navires peu ordinaires, il faut  mesurer le chemin parcouru par une poignée de passionnés qui ont pris conscience les premiers d’une richesse patrimoniale à reconquérir et qui ont su donner une dimension culturelle à leur démarche. Cela fut accompli grâce notamment au remarquable élan impulsé par la revue Le Chasse-Marée relayée par la FRCM (Fédération régionale pour la culture maritime) et avec le soutien de la DRAC (Direction régionale des Affaires culturelles de Bretagne).

A une époque encore récente où les carcasses des anciens voiliers pourrissaient sur les grèves et les vasières, ils ont su créer un bel élan d’’enthousiasme et d’amitié porté par un tissu associatif particulièrement actif dont la compétence et l’opiniâtreté ont permis de surmonter bien des difficultés en dépit de l’immensité de la tâche à accomplir. Car, reconnaissons-le, il fallait être un peu fou pour se lancer dans une telle aventure et oser affirmer avec tant de conviction combien il était urgent de faire quelque chose. Cette force de persuasion et cette obstination leur ont permis d’être entendus. Collectivités publiques et entreprises se sont mobilisées dans un partenariat original et efficace pour appuyer l’action des associations et trouver les moyens financiers nécessaires.

C’est ainsi que l’on a vu revivre toutes sortes de bateaux que l’on croyait à jamais perdus, grâce à des restaurations qui ont été menées avec un savoir-faire et un souci d’authenticité qui font honneur à tous les acteurs de cette étonnante renaissance. De l’élégance rustique du Général Leclerc, l’un des derniers coquillers à voile construits en rade de Brest, aux bateaux de charge comme le Notre-Dame de Rumengol qui a navigué jusqu’en Afrique du Nord, ces voiliers de travail évoquent la vie maritime très intense qui animait encore nos côtes il y a seulement quelques décennies.

Ces étonnantes qualités valent également pour la construction de répliques à l’identique (ou presque) qui nous permettent de remonter le temps et de deviner, en faisant la part des clichés et des stéréotypes, quelles furent les conditions de vie réelles, souvent très dures, des populations littorales. On ne se lasse pas de contempler l’impressionnant gréement d’une bisquine comme La Cancalaise ou du cotre corsaire Le Renard, la finesse et la puissance d’un cotre de Carantec comme le Reder mor, ou le pouvoir évocateur du sloup goémonier Karreg hir, sans oublier la goélette La Recouvrance, fleuron de la flotte bretonne. On se rend compte alors que tous ces bateaux sont une illustration particulièrement vivante du précieux héritage légué par des générations de marins, de charpentiers de marine et autres métiers de la construction navale dont il a fallu retrouver les gestes et les techniques. Musées vivants et interactifs, ils sont aujourd’hui accessibles au grand public, pour le plus grand plaisir aussi de tous ceux qui aiment « naviguer autrement ».
La plupart des ces projets s’inscrivaient dans le cadre du « Concours des bateaux des côtes de France » initié par Le Chasse Marée à l’occasion du premier rassemblement de bateaux traditionnels à Brest en 1992. C’est ainsi qu’une association brestoise s’est créée pour s’engager dans la compétition, en choisissant de réaliser la réplique d’une goélette à hunier sur les plans de l’Iris, dessinés par l’ingénieur Hubert, construite à Brest en 1817 et suivie de plusieurs unités du même type. Il s’agissait d’avisos, c’est-à-dire de petits bâtiments  de guerre rapide, destinés à assurer des liaisons et qui furent également utilisés en ce début de 19ème siècle à la surveillance des côtes d’Afrique et des Antilles pour lutter contre la traite des Noirs.

Mais dans le cas de La Recouvrance, on ne saurait trop rappeler que, dès sa construction, largement ouverte à la curiosité des Brestois, ce bateau a été choisi et conçu non seulement pour évoquer le passé maritime de la cité du Ponant, mais aussi pour assurer un rôle de représentation qui en fait aujourd’hui le navire ambassadeur de la Ville de Brest, dont la silhouette caractéristique est désormais connue dans de nombreux ports d’Europe. Il n’est pas étonnant que la mise à l’eau de ce navire au nom si évocateur, ait pu frapper l’imaginaire des Brestois au point d’identifier la mémoire de leur ville à La Recouvrance, symbole d’un passé enseveli sous les ruines de leur cité bombardée et qui ressurgissait sous la forme d’un objet que l’on aurait pu croire à jamais disparu. En cette journée mémorable du 14 juillet 1992, il suffisait pour s’en convaincre de contempler la foule enthousiaste qui se pressait sur les quais et les remparts du cours d’Ajot, pour participer à l’intense émotion que procure toujours le moment où un bateau prend contact pour la première fois avec son élément. Il n’est pas indifférent non plus de noter que cette réalisation est à l’origine de l’implantation à Brest du Chantier du Guip, devenu une référence de niveau international dans le domaine de la réhabilitation des navires anciens, démontrant ainsi que l’action culturelle recèle sa propre potentialité économique.

Avant-garde de la reconquête d’une mémoire enfouie sous le rouleau compresseur de la modernité, ces splendides objets ne sont que la partie visible d’une démarche de réappropriation, aussi exemplaire qu’efficace, de notre patrimoine maritime particulièrement riche, au sein duquel la prééminence de l’homme doit rester la préoccupation première. Car il faut se garder de croire que cette activité patrimoniale est l’expression d’une recherche nostalgique d’un monde disparu ou d’un quelconque plaisir d’esthète. Elle signifie au contraire que la compréhension du passé est aussi un moyen indispensable à la préparation de l’avenir. Ainsi, le trafic transmanche, dans lequel la Bretagne occupe aujourd’hui la place qui est la sienne et qu’elle a su conquérir, n’est après tout que le prolongement contemporain des temps plus anciens qui ont vu les navires  bretons sillonner les mers du globe.

En ce début de 20ème siècle, la mer est toujours un enjeu. Elle n’est pas seulement le poumon de notre planète, elle est aussi un lieu de vie, d’échanges entre les hommes et de création de richesses. Puissent les décideurs d’aujourd’hui et de demain s’imprégner de cette réalité mise en lumière par ces splendides voiliers surgis du passé pour inspirer les consciences du futur !

Extraits du livre

La Recouvrance, carnets de bord - Hervé Grall - Editions Skol Vreizh.

Dossier concours bateaux des cotes de France

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